Noël à Tokyo Christophe Lorreyte.fr

Conte : Un Noël à Tokyo

Noël en Asie

Dans la matinée, les flocons avaient commencé à tomber au-dessus de Tokyo. Depuis son bureau, Kyoko profitait de sa pause pour finaliser ses achats de Noël. Ses collègues s’étaient massés près des fenêtres, un gobelet de café en main, pour profiter du spectacle de la neige qui tombait. Kyoko, elle, s’en fichait pas mal. Ce n’était jamais que de l’eau gelée, qui ne tarderait pas à se transformer en boue à force d’être piétinée par les passants. Elle n’aurait pas tant de temps libre que cela aujourd’hui, et il fallait le mettre à profit.

Shinosuke, son fiancé, avait décrété que le repas du réveillon se devait d’être grandiose cette année. Il avait invité une dizaine de ses amis et planifiait tout dans les moindres détails depuis le mois de novembre. Enfin, pour être plus précis, il avait chargé Kyoko de tout planifier dans les moindres détails. Il s’agissait peut-être d’un test pour sa demande en mariage. Après trois ans à attendre cet instant, elle ne pouvait plus se permettre le moindre faux pas. Toutes ses amies du lycée étaient déjà en ménage depuis longtemps et certaines avaient même des enfants. Elle se sentait comme une fillette à côté d’elles. En épousant Shinosuke, elle pourrait au moins réapparaitre aux réunions d’anciens élèves.

tokyo sous la neige

Il fallait tout commander plusieurs semaines en avance, pour être sûr que tout serait prêt le jour J. Comme si elle n’avait pas déjà assez à faire avec la préparation du Nouvel An… Elle avait espéré passer le réveillon en amoureux, dans un restaurant chic avec pour seule compagnie son fiancé, mais c’était peine perdue. Elle n’aurait aucun répit durant ces fêtes de fin d’année. Son travail d’Office Lady pour une grande entreprise d’import-export lui prenait déjà la plupart de son temps, elle ne pouvait espérer de répit si elle voulait que tout soit parfait. Avant de se remettre au travail, elle consulta son emploi du temps. Avec un peu de chance, elle pourrait récupérer les bougies qu’elle avait commandées avant la fermeture des magasins.
Quand elle sortit du travail, la nuit était déjà tombée. Un vent glacial soufflait dans les rues et elle dut remonter le col de son manteau sur sa nuque pour ne pas geler sur place. L’hiver était particulièrement sévère cette année-là ; elle n’en détestait qu’encore plus Noël. Elle haïssait le froid, la foule dans les magasins, la pression pour trouver le bon cadeau, la bonne tenue, le bon repas. Kyoko ne pouvait plus se contenter de dîner de poulet frit, elle n’avait plus quinze ans. Elle avait opté pour un repas à l’occidentale, plus chic et qui présente bien sur les photos à poster ensuite sur tous les réseaux sociaux.

Autour du centre commercial, des dizaines de démarcheurs et autres quémandeurs se pressaient pour soutirer de l’argent aux passants les plus crédules. On lui tendit d’innombrables paquets de mouchoirs qui portaient fièrement le logo de telle ou telle entreprise, on tenta de la prendre à partie pour des collectes ou des sondages. Elle les évita tous comme s’il s’agissait d’esquiver des balles sur un champ de bataille.

Pourtant, l’un d’entre eux attira son attention. C’était une minuscule grand-mère, assise sur une chaise pliante devant les portes automatiques de la galerie. Elle n’alpaguait pas les passants, et souvent ne les regardait même pas, les yeux perdus dans le vide. Au vu de la fine pellicule de neige qui recouvrait ses épaules, elle devait être là depuis un moment. Elle gardait à côté d’elle un chariot dans lequel était entreposé une demi-douzaine de joujoux au rabais. Une pancarte bigarrée expliquait en gros caractères, dans une police fantaisie presque illisible : « Don de jouets ! Cette année, faites le bonheur d’un enfant défavorisé ». Kyoko hésita. Cette petite vieille lui faisait de la peine, à patienter là, dans le froid. Mais d’un autre côté, elle n’allait pas dépenser son argent durement gagné pour des enfants dont elle ne savait rien et qui n’allaient même pas la remercier. Elle ne pouvait tout de même pas penser à tout le monde ! Et puis, ce n’était pas avec ce qu’elle gagnait qu’elle pourrait se montrer généreuse. Tant pis, se dit-elle avant de s’engouffrer dans le centre commercial.

bougies

Elle avait commandé un grand nombre de bougies et plusieurs chandeliers dans une boutique de décoration intérieure. Le tout avait coûté une petite fortune, mais un Noël occidental ne se ferait pas sans bougies, un point c’est tout. Shinosuke avait été intraitable à ce sujet, et elle était bien d’accord avec lui pour une fois. Avec mille précautions, elle glissa l’énorme carton dans son sac cabas puis sortit du magasin. Elle repensait sans cesse à cette vieille femme assise toute seule à attendre des dons et sa culpabilité redoubla d’autant plus quand elle passa devant un magasin de jouets. Après une longue hésitation, à débattre avec elle-même, elle décida que cela ne coûterait rien de jeter un coup d’œil et entra dans la boutique.Tout était hors de prix. Kyoko était atterrée. Voilà bien longtemps qu’elle avait passé l’âge de s’amuser et, étant enfant unique, elle n’avait aucun neveu ni aucune nièce à gâter. Jamais elle n’aurait pensé que de telles babioles puissent coûter un prix pareil. Elle finit par tourner les talons, et se dirigea vers le métro sans demander son reste. Elle avait encore un repas à préparer.Shinosuke arriva pile à l’heure pour le dîner. Depuis des semaines, il accumulait les heures supplémentaires dans l’espoir d’obtenir une promotion mais, plus le temps passait, plus il devenait évident que son patron ne lâcherait pas un sou de plus que ce qu’il lui devait. Résultat : il reportait sa frustration sur l’appartement, ne supportant pas le moindre grain de poussière ni le moindre bibelot de travers. Heureusement pour elle, Kyoko avait pensé à passer un coup de balai avant de se mettre aux fourneaux.— Tu as vraiment de la chance de pouvoir rentrer tôt, toi, lui dit-il au milieu du repas. J’aimerais bien pouvoir me la couler douce comme ça, mais si je veux nous offrir une vie confortable, je dois bien consentir à des sacrifices…

Il entreprit de lui raconter avec force détails la journée éprouvante qu’il venait de passer. Kyoko écoutait d’une oreille distraite en hochant la tête à intervalles réguliers. Elle n’était pas d’humeur à écouter son récit, ni même à dîner. Depuis qu’elle était rentrée, son estomac lui semblait lourd et tordu comme un linge gorgé d’eau. Elle avait d’abord mis cela sur le compte de son repas du midi, mais deux cachets plus tard, il était évident que la salade d’algues de la cafétéria n’avait rien à voir avec son malaise. Elle n’arrivait pas à faire sortir cette femme de sa tête, et cela commençait à lui peser. Pourtant, elle n’avait rien à se reprocher, elle n’aurait rien pu faire. Ce n’était pas à elle de se préoccuper du sort des nécessiteux.

Cette nuit-là, elle ne parvint pas à dormir. Pourtant épuisée, elle sentait le sommeil la fuir et, quand elle arriva finalement à fermer les yeux, elle rêva qu’elle était assise sur une chaise pliante en plein milieu d’une bourrasque glaciale. Elle attendait, attendait et attendait encore, sans que personne ne passe. Elle voulait un jouet. Aucune idée du pourquoi ou du comment mais tout ce qu’elle voulait était un jouet, même de mauvaise qualité ou en sale état. Mais personne ne l’approchait, personne ne venait à elle et elle restait désespérément seule. Elle se réveilla bien avant son alarme et ne parvint pas à se rendormir.

Au travail non plus, elle ne parvint pas à se concentrer. Les chiffres dansaient sur son écran, dénués de sens. Elle tint bon jusqu’à la fin de la journée, sans pouvoir adresser la parole à aucun de ses collègues. Elle sentait les regards curieux posés sur elle qui était d’habitude plutôt sociable, mais c’était le cadet de ses soucis. Dès qu’il fut l’heure de quitter le travail, elle sortit au pas de course. Elle aurait tout le temps de faire des heures supplémentaires après les fêtes.

Quand elle arriva au centre commercial, la vieille femme était toujours là, assise sur sa chaise pliante comme si elle n’avait pas bougé depuis la veille. Kyoko se précipita dans le magasin de jouets et acheta au hasard une dizaine d’articles. Elle en eut au total pour plus de dix mille yens, mais n’hésita pas une seconde avant de sortir sa carte de crédit. Le tout tenait à peine dans un grand sac et elle dût transporter une peluche géante sous son bras pour lui éviter de tomber.

Elle déposa le tout dans le chariot de la grand-mère, qui sortit tout de suite de sa torpeur et la dévisagea d’un air mi-confus, mi-surpris. Kyoko lui sourit et s’inclina, polie. La femme s’inclina à son tour. D’aussi près, elle avait l’air encore plus âgée, constata Kyoko. Des rides profondes creusaient sa peau parcheminée, ses joues tombaient en deux bouts de chair flasque, et ses yeux étaient si plissés qu’on aurait pu les croire fermés. Voyant qu’elle ne tenterait pas de lui parler, Kyoko tourna les talons, un sourire gêné accroché aux lèvres.

— Excusez-moi, mademoiselle ?

Kyoko s’arrêta brusquement. Elle avait un instant cru rêver, mais non, la vieille femme l’avait bien interpellée.

— Oui ?

— Je ne voudrais pas avoir l’air d’abuser de votre gentillesse, mais voilà des heures que je suis ici et l’envie d’aller aux toilettes se fait pressante depuis un moment maintenant. Pourrais-je vous demander de surveiller mon chariot pendant quelques minutes ?

Kyoko avait envie de dire non. Elle avait envie de rentrer chez elle maintenant qu’elle avait fait sa bonne action et qu’elle s’était débarrassée du poids de sa culpabilité. Mais d’un autre côté, quel genre de monstre serait-elle si elle n’accordait pas ce service à une pauvre grand-mère qui dévouait sa vie à aider son prochain ?

— Bien sûr, allez-y, répondit-elle presque sans le vouloir.

Kyoko s’assit dans la chaise, mains enfoncées dans les poches pour échapper au froid. Si le vent lui était désagréable quand elle marchait dans la rue, il devenait meurtrier maintenant qu’elle ne bougeait plus du tout. Il s’engouffrait partout, mordait sa peau, même la plus couverte. C’était insupportable. Tout ce qu’elle voulait, c’était se lever et partir, aller se mettre au chaud avec une bonne tasse de thé et ne plus sortir de chez elle jusqu’à l’arrivée du printemps. Comment cette femme avait-elle pu attendre toute la journée dans un froid pareil ? Cela dépassait l’entendement…

Elle ne revenait toujours pas et Kyoko commençait à se demander si elle le ferait un jour. Quand Kyoko consulta sa montre, elle se rendit compte qu’il ne s’était écoulé que trois minutes tout au plus. Elle avait cru y passer des heures. Les gens allaient et venaient, lui lançaient des regards curieux ou pire, ne semblaient pas remarquer sa présence. Cela était encore plus douloureux quand elle se rendait compte que c’était ainsi qu’elle se comportait, elle aussi. Elle n’avait pas le droit de leur en vouloir, parce qu’elle ne valait pas mieux qu’eux. Elle devait s’en vouloir à elle, tout d’abord.

Au bout de cinq minutes, elle reçut un message de Shinosuke. Il était rentré plus tôt ce soir-là, épuisé par les dizaines d’heures supplémentaires qu’il avait accumulées. Kyoko savait qu’il s’en voudrait de n’avoir pas tenu le coup, et il n’y avait aucun doute qu’il reporterait sa frustration sur elle.

Qu’est-ce que tu fabriques ? Où est-ce que tu es ?

Elle hésita longtemps avant de lui répondre. L’agacement l’envahissait sans qu’elle ne puisse rien y faire. Pour qui se prenait-il ? Elle n’était pas à son service, tout de même !

Je suis occupée, je rentre bientôt.

Occupée à quoi ? J’ai appelé ton bureau, ils m’ont dit que tu étais partie en avance. À quoi tu joues ?

Cette fois-ci, elle choisit de ne pas lui répondre. Elle lui expliquerait en rentrant à la maison, mais elle savait qu’elle n’avait rien fait de mal. Elle avait beau souffrir le martyr, assise là, sur le point de geler sur place, mais elle sentait que ce qu’elle faisait était juste. Après tout, quoi de plus louable que d’aider son prochain ?

— Bonjour ? demanda une voix.

Kyoko leva la tête. Devant elle, se tenait un homme qu’elle estimait avoir entre quarante et cinquante ans. Il ne ressemblait pas aux cadres qu’elle avait l’habitude de fréquenter à son travail ; il était malingre et ses mains gantées, qui sortaient à peine de son épais pardessus, tremblaient.

— C’est la collecte pour l’orphelinat de Ninoseki ?

Kyoko revérifia le nom précisé sur l’affiche, puis hocha la tête. Elle ne s’était même pas posé la question de savoir à qui elle donnait ces cadeaux.

— Oui, c’est bien cela.

Ah, c’est très bien. J’espère que la fête sera aussi belle que l’année dernière. Si vous êtes encore là demain, j’aurai un carton pour vous.

Kyoko répondit par un hochement de tête. Elle regarda l’homme s’éloigner après lui avoir adressé un signe de la main et continua d’attendre la vieille femme. Cette dernière ne tarda pas à revenir et remercia copieusement Kyoko pour son service.

— Merci beaucoup. Il est rare de voir des personnes aussi serviables que vous de nos jours. Ça fait chaud au cœur de voir qu’il existe encore des gens qui pensent aux autres. Tenez, si cela vous dit, nous organisons une fête le lendemain de Noël, où vous pourrez venir voir les enfants ouvrir leurs cadeaux.

Elle lui tendit deux petits morceaux de papier, qui étaient en fait des invitations. Il y était inscrit la date et le lieu : à dix heures du matin, le vingt-six décembre, à l’orphelinat de Ninoseki. Kyoko n’avait aucune idée d’où il se trouvait et prit note mentalement de le vérifier sur Internet une fois rentrée.

— Hors de question !

La réponse de Shinosuke était sans appel. Dès qu’elle avait passé la porte, elle s’était jetée sur lui pour expliquer la situation. Dans le même temps, elle avait entrepris de préparer du poulet pané. Il serait sans doute dans de meilleures dispositions si elle lui cuisinait son repas préféré. Mais non, rien n’y fit. Quand il eut entendu toute l’histoire, Shinosuke se laissa tomber dans le canapé tout en poussant un long soupir blasé.

— Mais…

— Pas de « mais »… On va être crevés, on ne va pas aller courir à droite à gauche pour rien. Sois déjà contente qu’on ait réussi à avoir un jour de congés. C’était de la folie d’acheter tous ces jouets, et tu le sais tout aussi bien que moi.

Kyoko soupira, déçue. Elle avait espéré pouvoir aller à cette fête, au moins une heure ou deux. Après tout, elle leur avait offert ces cadeaux, le moins qu’elle pouvait faire était d’aller voir si cela leur ferait plaisir. Et puis… elle aimait bien ces gens. Cela lui faisait du bien de penser à autre chose qu’à son avancement professionnel, son futur mariage, son repas de Noël. Jamais elle n’aurait cru qu’oublier ses propres intérêts pendant un temps serait si libérateur. Elle aurait voulu faire comprendre cela à Shinosuke.

— S’il te plaît, fais ça pour moi. On n’y sera pas longtemps, je te le promets. Je ne demande rien d’autre pour Noël, cette année.

 Il sembla réfléchir véritablement à la proposition, cette fois-ci.

On verra ça, fut la réponse la plus définitive qu’elle obtint ce soir-là.

Le soir de Noël arriva à une vitesse folle. Durant les semaines précédentes, elle avait réussi à convaincre Shinosuke de se rendre à l’orphelinat le lendemain. De toute manière, avait-elle décidé, elle irait, avec ou sans lui. Dans le même temps, elle était plusieurs fois retournée voir la grand-mère du centre commercial. Avec son maigre salaire d’employée de bureau, elle ne pouvait pas se permettre de lui offrir plus de jouets pour les enfants, mais cela ne l’empêchait pas de venir lui apporter un thé bien chaud dès qu’elle sortait du travail. Elle avait aussi fait passer le mot à ses collègues au bureau et, si certains s’étaient montrés tout à fait désintéressés de cette affaire, d’autres lui avaient confié de quoi remplir le chariot. A chaque nouveau don, un goût de victoire l’envahissait. Elle n’avait jamais rien connu de plus plaisant.

 

Kyoko profita à peine de la soirée, trop occupée à cuisiner, servir et recevoir ses hôtes comme une parfaite maîtresse de maison. Les amis et collègues que Shinosuke avait invités étaient des goujats, il n’y avait pas d’autre mot pour les décrire. Pas étonnant qu’ils soient tous célibataires, avec leurs manières désastreuses. Ils resteraient seuls encore longtemps, du moins Kyoko l’espérait pour le bien de la gent féminine.

Dès qu’ils furent tous partis, elle alla s’écrouler dans son lit, épuisée. Elle ne prit même pas le temps de se démaquiller, même si elle savait que sa peau le lui ferait regretter le lendemain. A peine son réveil réglé pour le lendemain matin, elle ferma les yeux et s’endormit.

L’alarme ne sonnait pas autant comme une torture que d’habitude. Malgré la fatigue accumulée la veille et le peu de sommeil dont elle avait pu profiter, elle se sentait plus en forme que la plupart des matins. Pour une fois, elle avait vraiment envie de se lever. Elle se tourna vers Shinosuke, pleine d’espoir. Après tout, il lui avait promis de venir avec elle.

Vas-y toute seule…

Il ne servit à rien de discuter. Kyoko eut beau lui rappeler sa parole, son fiancé se contenta de s’enrouler dans ses couvertures et de se rendormir. Tant pis, elle irait sans lui. Elle aurait adoré qu’il vienne avec elle, mais elle n’allait pas se priver pour lui ; elle en avait déjà trop fait pour lui plaire.

Les rues étaient encombrées de neige. Sur les trottoirs, les gens allaient et venaient en manteaux et grosses bottes. Elle conduisit jusqu’à l’orphelinat où une bonne dizaine de voitures étaient déjà garées avant elle.

C’était un vieux bâtiment, de style occidental, qui aurait bien mérité un ravalement de façade. Il conservait toutefois un certain charme et Kyoko eut un instant l’impression de se retrouver dans l’Angleterre d’avant-guerre. Des guirlandes avaient été installées dans les buissons, sur le chemin qui menait à l’entrée et dans le hall, on avait suspendu un grand nombre de grues en papier. Certaines étaient gigantesques, d’autres pas plus grosses que le bout de son pouce. Tout en suivant les flèches vers la salle de réception, Kyoko commença à les compter. Il devint vite évident qu’elle ne le pourrait pas, mais elle ne parvenait pas non plus à détacher son regard de ce spectacle.

Il y en a mille en tout, dit une voix derrière son dos.

Kyoko se retourna. La petite vieille du centre commercial se tenait devant elle, enroulée dans un épais châle de laine.

 Une de nos petites est tombée malade cet automne. Leucémie… Ce sont les plus grands qui ont décidé de lui plier mille grues de papier pour qu’elle se rétablisse et très vite, tout le monde s’y est mis. On les a terminées avant-hier.

D’un geste de la main, elle invita Kyoko à la suivre dans la grande salle aménagée pour l’occasion. Une cinquantaine d’enfants était réunie autour d’un sapin décoré de boules et de guirlandes dorées, au pied duquel étaient amoncelés des cadeaux, un pour chacun d’entre eux. Plus loin, une petite vingtaine d’adultes les regardait d’un air attendri. Kyoko reconnut l’homme à qui elle avait parlé devant le centre commercial. Il la salua d’un geste de la tête.

Après un rapide discours de la vieille femme, les enfants purent ouvrir leurs cadeaux. Ce n’étaient pour la plupart que des babioles sans valeur, mais ils les admiraient comme s’il s’agissait du plus cher des trésors. Kyoko se souvenait de ses matins de Noël, quand elle était enfant, de sa propre exigence quant à ses cadeaux, qu’elle voulait toujours à la dernière mode. Même si sa famille ne roulait pas sur l’or, elle ne se serait jamais contentée de si peu.

Quand on n’a rien du tout, même la plus petite des attentions devient une merveille sans mesure, chuchota-t-on au creux de son oreille.

Elle se retourna. Shinosuke était là, dans la foule. Elle ne l’avait même pas vu arriver, trop occupée à regarder les enfants profiter de leur matin de Noël. Il la gratifia d’un sourire penaud.

Je sais, je suis en retard. Mais, pour ma défense, il y avait un monde fou à la boulangerie.

Il esquissa un geste vers la table où avaient été déposées quelques collations et du jus d’orange pour les enfants. Au milieu, trônait une boîte remplie à ras bord de bonshommes en pain d’épice.

Mais… comment… ?

La ligne express passe juste à côté d’ici, c’est à cinq minutes à pied.

 Il soupira, laissa échapper un petit rire nerveux.

 Je suis vraiment désolé, je me suis comporté comme un idiot. Ces derniers temps, je n’ai pensé qu’à moi, qu’à ma promotion et à nos prochaines vacances. Je travaillais tellement que j’ai perdu l’essentiel de vue. J’aurais dû comprendre ce que tu essayais de me dire depuis le début.

 Il prit sa main dans la sienne. Autour d’eux, les enfants commençaient déjà à profiter de leurs cadeaux. Là, deux avaient entrepris un duel de pirate et là, deux autres installaient les pièces sur leur plateau d’échecs flambant neuf. Les petites filles les plus coquettes comparaient leurs poupées et les artistes en herbe testaient déjà leurs boîtes de crayons.

Je t’ai déjà dit qu’un de mes oncles était moine ?

Kyoko hocha la tête. Il lui semblait qu’il l’avait déjà évoqué, sans plus. Elle en savait très peu sur la famille de Shinosuke, avec qui il était brouillé depuis des années. Il était rare de l’entendre l’évoquer, encore plus en termes positifs.

Comme il est resté à Osaka, je ne l’ai pas souvent vu. Mais je me souviens d’une fois, quand j’étais tout petit. Je ne sais plus exactement comment est venu le sujet, mais il m’avait expliqué que la plupart des gens criaient à-tout-va : « Je veux le bonheur », sans jamais y parvenir. Selon lui, avoir le bonheur, c’était très simple. Il suffisait de retirer le « je » de l’ego et le « veux », qui représente l’avidité et il ne nous restait plus que le bonheur. J’avais oublié ça jusqu’à ce matin, quand tu es partie.

Kyoko le regarda, bouche bée. D’habitude, Shinosuke prenait un plaisir non dissimulé à dénigrer tous les préceptes zen que lui avait inculqués sa famille, prétextant que ce n’était qu’un discours de miséreux pour se consoler d’être incapable de faire de l’argent. Elle se demanda un instant si elle n’était pas tombée dans les escaliers en sortant de chez elle et avait atterri au paradis sans même s’en rendre compte.

Je voulais te remercier, vraiment te remercier. J’aurais fini par me tuer à la tâche si tu ne m’avais pas ouvert les yeux, tout ça pour un salaire dont on ne profite même pas au final. Sans toi, je n’aurais même pas pris un jour de repos aujourd’hui, je n’aurais même pas pensé à profiter de toute cette magie.

Il lui sourit.

Tu crois qu’ils m’en voudraient si je joue un petit quelque chose au piano ? demanda-t-il avec un clin d’œil. Ça fait une éternité que je n’ai pas pris le temps de faire un peu de musique, et j’avoue que ça me démange.

Ça ne coûte rien de demander.

Quand il s’installa devant le piano droit, tous les enfants se tournèrent vers lui, des étoiles plein les yeux. Kyoko non plus ne se lassait pas de le regarder. Elle se souvenait enfin de ce qui l’avait fait tomber amoureuse de lui et cela, aucun bijou, aucun voyage dans un lieu exotique n’aurait pu le remplacer. Certes, c’était moins facile pour craner sur les réseaux sociaux, mais après tout, quelle importance.

Jamais elle n’avait passé un meilleur Noël.

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